Partie 1
Tous nos comportements sont censés être le résultat d’une chaîne d’états ou de processus qui peut se décrire comme : délibérer-choisir-croire-commencer d’exécuter-accomplir sans renoncer. Il existe pourtant des gestes, des actes qui semblent échapper à cette procession ( gestes réflexes, rituels, habituels, même aussi compliqués que conduire par exemple) et des actes dans lesquels nous reconnaissons cette séquence d’enchaînement. Un peu comme si dans certains de nos comportements l’agent pouvait être absent, invisible, alors qu’il apparaitrait fortement dans les autres comme étant le propriétaire de ces actes, celui qui dit « je ». Quand une personne décide d’aller se promener après une hésitation, nous aurions tendance à dire qu’elle agit alors que quand la même personne retire sa main du feu par réflexe nous aurions tendance à dire qu’elle réagit c’est à dire qu’elle n’a pas eu le besoin (ou le temps) de raisonner avant de bouger. Pour appuyer sur cette différence on peut alors parler d’évènement quand il s’agit d’une série de comportements dans lesquels l’agent est invisible, et d’actions quand l’agent apparait comme support de ce comportement.
Dans le cas où il s’agit de réflexe, d’habitudes, ou de rituels, la prédictibilité importe peu puisque ces gestes sont soit automatiques soit hors de notre contrôle, mais dans le cas où il s’agit d’actions nous tenons à la légitimité de la croyance que nous pourrions les contrôler. Nous faisons donc l’hypothèse d’une forme de rationalité de nos actions et donc d’une forme de prédictibilité de celles-ci.
Le fait de s’intéresser à la différence entre une action ( acte revendiqué comme étant la propriété d’un agent ) et un comportement-évènement (survenant « malgré nous ») ouvre à plusieurs sortes de questions :
- Pouvons-nous nous considérer comme des agents rationnels ( l’agentivité , le sujet )?
- Sommes-nous maitres de nos actions ( déterminisme et libre arbitre )?
- Quel est le lien entre ce que nous voulons faire et ce que nous faisons réellement ( l’intentionnalité et la volonté )?
- Les récits que nous faisons de nos comportements comme actions ne sont-ils que des reconstructions a posteriori et sommes-nous bien certains que nous les aurions racontés ainsi il y a quelques temps en arrière ou que nous les raconterons ainsi dans quelques temps ( les causes et les raisons )?
- Quels sont les états mentaux associés à ce que nous appelions action et en sont-ils les causes ( lien physique et mental, corps et esprit )?
Et d’autres encore …
Ce thème de la prédictibilité de nos actions est au carrefour de toutes ces problématiques philosophiques tout autant qu’au carrefour des thématiques morales et des questions concernant les conduites individuelles. Le décryptage du sens de ces conduites individuelles (mélange de morale, de culture, d’histoire personnelle) semble prendre appui sur l’idée que nos actions sont rationnelles, explicables et du coup prévisibles et prédictives. Nous agissons pour… faire advenir quelque chose. Du coup, ce lien présumé rationnel entre notre vouloir et nos comportements semble bien servir de garantie à nos agissements. Ce qui reste inexplicable dans nos actions ( échec de nos objectifs, indécision, par exemple) est alors repris dans des hypothèses et théories les rendant explicables. (L’inconscient freudien, les théories psychologiques en général). Ce qui pourrait tendre, en fait, à démontrer à quel point il est important pour nous de préserver l’idée que nos actions puissent être considérées comme rationalisables et à quel point il est ainsi important de les différencier de simples comportements-évènements.
1 Action et Comportement-évènement
1.1 Définitions
Un comportement qui intervient sans que l’agent en soit consciemment l’auteur, peut être qualifié d’évènement si l’on entend par évènement une rupture dans le cours des choses. La notion d’évènement a une autorité sémantique sur la notion d’action, c’est à dire qu’en décrivant ce qui arrive et modifie le cours des choses, elle peut inclure aussi bien des comportements réflexes que des actions préméditées. Ce qui peut signifier que les actions sont une classe particulières d’évènements. En effet, si beaucoup de comportements peuvent être appelés des événements on peut aussi en qualifier certains d’actions. On pourrait, par exemple, considérer le fait de lever la main instinctivement devant un danger comme un comportement-évènement, c’est à dire une discontinuité dans le cours des choses. Mais à quel moment peut-on légitimement appeler ce geste une action ? Est-ce au moment où je prends conscience de mon geste, au moment où je lui donne du sens ( j’ai levé la main parce que j’avais peur)?
Et si ce n’est pas le sens, est-ce que ce sont les causes d’un comportement qui vont le re-qualifier d’action ? Ruwen Ogien soutient que ce n’est pas le cas et que le même geste, lever la main, peut être qualifié d’évènement ou d’action selon le sens qu’on lui donne ou pas et non pas en considération de ses causes.
« Il semble en effet que le fait que certaines causes soient à l’origine de l’action n’a rien à voir avec les éléments qui la définissent comme action » (Ruwen Ogien p 68).
R. Ogien situe dans cette question le cœur de la difficulté : les mouvements corporels ne semblent pas révéler en eux-mêmes le fait qu’ils puissent être nommés actions ou comportements . Ils peuvent en effet supporter plusieurs explications. « J’ai levé la main parce que j’avais peur… ou j’ai levé la main pour me gratter la joue… je ne me suis même pas rendu compte que je levais la main… ». Le même geste peut ainsi être le résultat de causes différentes.
Leur complexité ne peut pas non plus servir de critère : dormir est un comportement complexe, associant processus d’inhibition des mouvements corporels, ondes cérébrales diverses, etc… et il est pourtant peu approprié de le définir comme une action.
Attribuer une causalité à l’agent au lieu de l’attribuer au comportement (c’est à dire chercher les causes chez l’agent et pas seulement dans le geste en soi) ne règle pas mieux le problème parce que les motivations invoquées par l’agent arrivent dans la séquence précédent l’action et que les raisons invoquées par les agents arrivent dans l’après coup (et que cet angle de vue soulève immédiatement une querelle entre les théories causalistes de l’action (TCA) les théories téléologiques de l’action ( TTA) sans qu’on puisse obtenir un consensus minimum) .
Pour pouvoir qualifier un comportement-événement d’action il faudra donc :
- soit 1ère hypothèse : trouver un repère objectif de l’action qui se produise en même temps que l’action elle-même pour faire la différence entre elle et un évènement
- soit 2ème hypothèse : accepter qu’on ne peut parler d’action que dans l’après coup.
Il est clair que, dés lors que le problème est ainsi posé, le seul repère qui puisse apparaître est celui d’un l’état mental particulier associé à l’action.
« Que reste-t-il du fait que je lève mon bras si on en soustrait le fait que je lève mon bras ? »
L. Wittgenstein Recherches philosophiques &21
Pour répondre à la 1ère hypothèse il devient inévitable d’établir l’objectivité d’un état mental particulier co-existant à l’action comme un critère de l’action, et du coup question se déplace. Si tous les philosophes s’accordent sur l’existence, au moins phénoménale, de ce lien de l’esprit et de l’action dans sa manifestation comportementale, sur la responsabilité qu’on lui fait endosser d’établir ainsi la différence entre action et événement, sur la traduction linguistique de ce lien en termes intentionnels (sans qu’une définition claire de l’intention soit partagée), l’accord s’arrête là. La nature de ce lien entre événement mental et événement comportemental est en effet l’objet de nombreuses polémiques et prises de position. Et même au delà de cette querelle la question s’élargit et devient pour certains philosophes une contestation de cette définition dualiste du corps et de l’esprit.
A ce point, il reste au moins possible de s’appuyer sur une définition vague de l’action :
une occurrence particulière d’un type d’événement caractérisé par sa relation à un état mental, permettant de faire Ia différence entre action et événement.
L’étape suivante consistera à explorer la 1ère hypothèse: la recherche de cet état mental particulier et les suivantes à parcourir les différents thèmes évoqués au carrefour des problématiques philosophiques en jeu.

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