1 L’akrasia
ll est non seulement habituel de considérer que l’intention (image mentale de ce que l’on projette de faire) précède l’action, mais aussi qu’il existe entre elles un processus causal. L’intention serait la cause de l’action.
Pour évoquer ce lien déterminant entre l’intention et l’action, on a également coutume de parler de la volonté. Le travail de la volonté ferait lien entre nos intentions et nos comportements, et la faiblesse de cette même volonté serait une explication de l’échec de cette liaison.
C’est de cette façon, d’ailleurs, que certaines personnes abordent leurs difficultés :
« Je voudrais dire non, faire mieux, ne plus me mettre en colère, arrêter de fumer… mais je n’y arrive pas ! »
Cette dé-liaison entre ce que l’on veut faire et ce que l’on fait en réalité, s’appelle l’Akrasia. On appelle Akrasia le fait d’agir contre son meilleur jugement, c’est à dire de juger que quelque chose est souhaitable mais de ne pas suivre ce jugement dans ses prises de décision.
«Je sais que je ne devrais pas boire mais je le fais quand même ».
C’est une sorte de conflit interne dans lequel une partie de soi, plutôt irrationnelle, triomphe d’une autre partie, plutôt raisonnante. Le travail de la volonté devrait être d’aider à suivre les actions jugements raisonnables.
L’akrasia ( échec de la bonne intention) est un phénomène qui, malgré sa fréquence et son caractère extrêmement familier, n’a pas entamé cette représentation de la volonté comme énergie capable de nous mener de l’intention à l’action. C’est même parce que l’Akrasia soulevait nombre de questions sur l’intention que l’on a inventé une instance appelée volonté pour expliquer l’absence de conséquence automatique entre intention et action. Cette manière de présenter les choses peut sembler peu habituelle. Dans le sens commun la volonté est représentée quasiment comme un élément mental consistant, ayant le même type de réalité qu’une chose, une table par exemple, et l’intention est représentée comme déterminante en soi.
La volonté est -elle une table ?
Du coup, c’est elle, la volonté, qui est censée être trop faible quand l’action ne correspond pas à l’intention. La volonté est alors une sorte de principe de force de la rationalité garantissant la cohérence entre le programme de l’intention et le comportement correspondant.
Cela ne repousse-t-il pas simplement la question plus loin, puisque, si cela ne marche pas à tous les coups, c’est que la volonté ne peut jouer ce rôle qu’on lui attribue et n’est pas ce principe de force de continuité qu’on espérait ? Cette instance de la volonté semble même poser plus de problèmes qu’elle n’en résout, tous les questionnements sur la volonté, sa « faiblesse » ou son « incontinence » n’aboutissant qu’à nous faire tourner en rond et à confirmer l’absence de lien causal entre l’intention et l’action, et le peu de consistance énergétique de la volonté.
La volonté est-elle incontinente (Donald Davidson)
2 La volonté est-elle un concept inutile ?
Elle apparait souvent comme une force de contrainte ou de résistance nous aidant à renoncer à ce que nous ne voulons pas faire ou vivre. C’est une force de résistance qui se joue contre soi-même. Adam mange la pomme et il perd le paradis. Plutôt qu’un manque de volonté n’est ce pas, l’indicateur d’un manque de connaissance de ce qui est bon et juste pour lui ?
L’exercice de la volonté, la contrainte que nous exerçons contre nous- mêmes, ne marque-t-elle pas plutôt l’absence de connaissance de ce qui permettrait le développement de ce que Spinoza nommerait le conatus ( le mouvement et l’effort de persévérer dans son être)? Et du même coup cela n’entraine-t-il pas une remise en question de cette conception de l’intention qui lui donne un statut causal par rapport à l’action ? Adam ne voulait pas manger la pomme mais il l’a mangée…
Mais il fallait à tout prix garantir la rationalité de nos actions !!
La réponse de la psychanalyse à ce constat de l’incontinence de la volonté, a été de supposer des causes inconscientes rendant compte de la continuité ou discontinuité entre intention, inconsciente cette fois, et l’action. L’inconscient fait donc fonction de principe explicatif de l’échec de la volonté ; c’est d’autant plus commode que l’inconscient étant inconscient l’hypothèse est proprement invérifiable. La rationalité est sauvegardée au prix d’un artifice manifeste ! (A l’inconscient freudien on pourrait préférer L’inconscient leibnizien qui ne se définit pas comme rupture avec la conscience mais comme continuité dans un régime différentiel avec la conscience ).
En fait, la volonté n’est peut être qu’un artifice destiné à masquer l’incohérence d’une conception de l’intention comme causale. La métaphore du voyage (théorie causale de l’intention) nécessite une instance qui par sa force ou sa faiblesse explique les échecs de l’intention. Il serait d’évidence plus intéressant de corriger le modèle du voyage.
3 La volonté est-elle thérapeutique ?
Quelles sont les conséquences pratiques pour l’exercice de la thérapie de ce qui précède?
Faire appel à la volonté de changement et à l’effort ce serait donc activer des forces antagonistes chez la personne accompagnée. Ce serait accentuer un conflit interne, augmenter le sentiment d’incompétence et de culpabilité en cas d’échec répété. Un échec répété prévisible, puisque la plainte se décline la plupart du temps avec un énoncé de difficulté et un énoncé d’absence de pouvoir à s’en sortir.
« J’ai un problème que je ne veux pas avoir et le fait de ne pas vouloir l’avoir ne change rien. »
Remettre une couche d’injonction de volonté à coups de prescriptions, de tâches à accomplir ne marchera pas. Analyser l’intention, la corriger, la renvoyer à son échec ne marchera pas non plus.
Il sera donc plus judicieux de pousser la personne à se mettre en contact avec ce qui lui permet de se developper en respect de ses valeurs et de sa singularité c’est à dire avec ses ressources.
Mais c’est, encore une fois, avec les questions projectives que les personnes peuvent découvrir dans l’expérience du futur les formes de vie qui leur permettront de persévérer dans leur être. L’accord avec soi est l’objectif de tout travail thérapeutique et les moyens d’y arriver sont dans la pratique des projections vers le futur, celles ci créant une sorte d’attraction vers une état et rendant inutile les efforts pour le rejoindre.
Quand cette vision du futur est claire, la volonté est inutile.
Sources
Cf. Texte : Intention (dans ce blog)
cf. article : La mémoire du futur (dans ce blog)
D. Davidson : Actions et évènements Ed PUF
Baruk Spinoza : L’éthique Ed Seuil

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