Dans le champ psychologique il existe trois types de discours :
L’explication, la justification et l’interprétation.
« Mes filles me disent qu’elles ne comptaient pas pour moi, elles me reprochent de n’avoir pas réagi à l’époque quand leur père abusait d’elle. Je leur ai expliqué que je regrettais beaucoup mais que j’étais très attachée à cet homme et que j’étais terrorisée à l’idée qu’il me quitte. De plus je ne pouvais pas imaginer qu’il ait été capable de ça… »
« J’ai un sentiment d’abandon mais ma mère m’explique qu’elle n’a pas pu s’occuper de moi à ma naissance et dans les mois qui ont suivi parce que mon frère ainé avait des soucis de santé… »
«Je ne m’aime pas et je n’arrive pas à croire qu’on puisse m‘aimer. Mes parents m’ont raconté que, s’ils n’ont pas pu m’élever et s’ils ont dû me confier à ma grand mère quand j’étais bébé, c’est parce qu’ils tenaient un commerce et qu’ils étaient très occupés. »
« J’ai le sentiment de ne jamais être à la hauteur. Mes parents n’ont vraiment pas vu à quel point j’allais mal quand j’étais enfant et adolescent, mais je ne peux pas leur en vouloir : ils croyaient bien faire en me critiquant et en m’empêchant d’exprimer mes émotions. Ils voulaient m’endurcir..»
On pourrait allonger la liste de ces exemples de paroles entendues pendant les séances de thérapie. Le premier constat qui se présente fréquemment, est que ces explications n’aident pas à surmonter les problèmes. Quelle que soit la véracité des difficultés exprimées par les parents, ces paroles ne permettent pas à l’enfant devenu adulte de dépasser les croyances négatives qui se sont construites au cours de son enfance et qui persistent.
La raison principale de l’inefficacité de ces explications est que ces phrases ont en fait toutes la même structure :
Ce sont apparemment des explications mais ce sont en réalité des justifications.
1 EXPLIQUER : EST CE POSSIBLE ?
L’explication consiste à chercher au delà des donnés fournies immédiatement les causes, liens, qui concourent à l’état de choses présenté. C’est une mise en contexte.
« Je suis triste parce que mon mari m’a quittée… je suis traumatisée parce que j’ai été maltraitée… ».
Inutile d’accumuler les exemples, l’explication est un mode de discours partagé par les patients comme par les psy. Il s’agit, à partir d’un fait ou d’un état difficiles à supporter, de déployer dans le temps ce même fait ou état pour le lier à d’autres faits ou états. L’explication est un discours qui est sous-tendu par une recherche de vérité. Elle trouve sa cohérence dans des appuis théoriques qui montrent les régularités de corrélation entre certains faits ou états et d’autres faits ou états.
La fonction de ce discours explicatif est de donner un sens, une rationalité à la souffrance. Pour supporter le chaos de la souffrance créée par des problèmes qui barrent le chemin de le vie ordinaire, il faut bien attribuer une rationalité à cette souffrance !
« Si je suis traumatisé c’est parce qu’il a du y avoir un évènement traumatique… si je me sens constamment abandonnée c’est que j’ai du vivre des phases précoces d’abandon… ».
Les théories psychologiques sont des tentatives de dépasser le constat de la régularité de certaines corrélations pour les transformer en causes. Et c’est cette transition, la transformation des corrélations en causes, qui est censée donner à la psychologie sa légitimité scientifique.
C’est oublier que, dans le champ du mental, il existe une différence entre raisons et causes. Ce qu’on appelle cause mentale est en fait une description des raisons qui ont motivé l’action. Mais sachant que ces raisons sont interchangeables, opaques pour l’agent la plupart du temps et n’apparaissent clairement que quand la question est posée dans l’après coup, on peut avoir quelques scrupules à les appeler «causes» de l’action.
« Je vais venir te voir parce que j’ai quelque chose à te demander… »
Peut être que c’est ainsi que se présente l’action à venir pour la personne qui parle, mais peut être aussi que dans l’après coup elle va se rendre compte que d’autres raisons la poussaient à rendre visite à son ami, raisons mi-conscientes mi-cachées. L’intention qui préside à l’action n’est en fait qu’une description de l’action. Contrairement à la manière dont on la définit habituellement, elle n’est pas causale.
C’est ainsi que tous les discours explicatifs de l’action, des comportements, sont des reconstructions basées sur l’abus de la notion de cause.
Mais comment pourrait-on se passer de l’idée que le monde est rationnel ?
2 (SE ) JUSTIFIER : PLUTÔT L’AUTRE QUE MOI ?
La justification est un discours qui tend à lier l’action, le comportement à une norme.
« Si j’ai été maltraitante c’est parce que j’avais été moi-même maltraitée… Si je t’ai menti c’est parce que tu ne pouvais pas entendre la vérité… si je ne me suis pas occupé de toi c’est parce que j’étais absorbé par mon travail… »
Encore une fois inutile de multiplier les exemples : ces paroles sont coutumières, fréquentes, chez les patients comme chez les psy.
La justification a une forte origine religieuse
« Lorsque Dieu justifie des pécheurs, il ne déclare pas que des pécheurs coupables sont de braves gens, ni qu’ils sont exempts de péché ; Il les proclame juridiquement justes, c’est-à-dire libres de toute condamnation à l’égard de la loi transgressée, parce qu’il a lui-même, en son Fils, subi la sanction que méritaient leurs transgressions de la loi » (John Stott).
Hors du champ religieux, la justification consiste donc à s’acquitter soi-même des actions « mauvaises » commises en les déclarant justes au nom de circonstances qui permettent d’être « pardonné ».
La justification se réfère à ce qui est juste, bien, mal, à ce que l’on attend de l’autre et de soi. C’est un discours auto ou alter adressé qui donne raison et légitimité à un comportement qui pourrait ne pas être dit « juste ».
La justification est donc l’art de se pardonner à soi-même et de se présenter devant les autres sans culpabilité puisque non redevable de ses « péchés ». Sa fonction est de préserver la personne qui l’utilise de tout compte à rendre à la personne qui a été malmenée.
Si ce n’est que, du coup, cela ressemble à un jeu dans lequel l’un gagne (le justifié) et l’autre perd ( le malmené). Si ce n’est que, de plus, la culpabilité étant une matière incompressible, quand la personne qui devrait la récupérer ne le fait pas une autre personne va la prendre. C’est ainsi que dans les cas d’abus sexuels ou de violence ce sont les victimes qui portent la culpabilité et la honte ; c’est ainsi que les enfants se sur-adaptent aux dysfonctionnements des adultes parentaux en prenant sur eux :
« Si ma mère est violente, mon père disqualifiant, ma mère déprimée, c’est à cause de moi qui ne suis pas assez gratifiant, sage, aimable… » « Ta mère était malade et violente mais je ne voulais pas la quitter, alors je t’ai demandé de ne rien dire quand elle s’attaquait à toi… et … »
Et cette distribution des cartes de la culpabilité peut persister très longtemps à l’âge adulte. On en voit des manifestations quand, au cours d’une thérapie, un adulte ne peut pas se préférer à ses parents et qu’il continue de les justifier à son détriment. L’objectif n’est pas alors d’attaquer les parents mais de redistribuer les cartes de la culpabilité et de les transformer en cartes de la responsabilité.
« Pourquoi avez vous été si durs avec moi ? …. nous pensions t’endurcir et te préparer à la vie adulte… »
Et ici, s’il y a un travail de re-examen qui doit être fait, qui doit le faire ? L’enfant-adulte qui devra prendre sur lui et comprendre les difficultés de ses parents en mettant de côté ses souffrances ? Ou bien les parents, qui, quelles que soient leurs raisons, n’ont pas vu les effets négatifs de leur comportement sur leur enfant et continuent de ne pas en prendre la responsabilité ?
3 INTERPRETER : OU DEVENIR DELIRANT ?
L’interprétation consiste dans le fait de lire une situation ou d’entendre des énoncés en utilisant un code. Paroles et situations sont alors conçues comme un ensemble de signes renvoyant à un réseau de signifiants. Le passage du signe au signifiant passe par un décodage. On pourrait d’emblée objecter à cette description que si le discours entendu doit être décodé à l’aide d’un code c’est qu’il est déjà codé a priori. Il s’agit donc d’un code décodant un code décodant …. à l’infini…Quel est le code qui aura le dernier mot ou le premier ?
Les codes utilisés en psychologie pour interpréter les situations ou comportements sont multiples, parfois antagonistes, imperméables les uns aux autres. Parfois ce n’est pas un code particulier qui fait office d’interprétant mais simplement l’autorité accompagnant un statut social ou hiérarchique.
« Quand tu dis ça je suis sûr que tu veux plutôt dire que… Tu dis que tu m’aimes mais je vois bien que non… Tu penses vrai ce que tu dis ? ce n’est pas plutôt autre chose que tu penses? … «
Il n’y a pas que les psy qui fassent des interprétations ! Les énoncés de nos interlocuteurs(trices) sont systématiquement passés à travers nos grilles de lecture.
« En fait, nous ne voulions pas d’enfants… vous, les enfants, vous étiez gênants. Notre vie de couple et d’adulte était prioritaire. Alors on t’a confiée à ta grand mère. ». Plus difficile à dire que « on travaillait trop… ».
Faut-il s’y résoudre ?
Ne pourrait-on pas plutôt se dire que pour entendre et comprendre ce que me dit mon interlocuteur(trice) il va falloir que je mette mon décodage à l’épreuve du sien. Plus simplement c’est la personne qui parle qui peut légitimement me dire ce que je dois entendre. Ne pas passer par elle peut me rendre sourd(e) et aveugle à tout ce qui ne rentre pas dans mon monde. Si j’interprète sans contrôle le discours, le comportement d’un autre, alors rien ne me garantit que j’ai bien entendu ce que la personne voulait dire ou faire.
L’interprétation unilatérale sans le passage par l’autre est un délire dans le sens où elle est alors un discours fermé sur lui même. C’est le danger de l’interprétation, éclairé par le discours du paranoïaque, discours dévoilant par son excès de fermeture la nature de l’interprétation. Quand je me garde autant que possible de l’interprétation, le sens des paroles de celui ou celle que je suis en train d’écouter est alors le résultat d’une construction interactive dans laquelle les paroles s’éclaircissent au fur et à mesure des échanges.
4 LES TROIS DISCOURS EN PSYCHOLOGIE : Pour emmêler les fils ?
Dans et hors du champ de la psychologie ces trois discours se mêlent et s’entremêlent. La psychologie manquant de fondements scientifiques (cf causes et raisons dans le texte sur : Les concepts mentaux) et d’une théorie explicative consensuelle (ce qui est par contre une caractéristique du discours scientifique), l’explication ne saurait servir de base de partage concernant ce qui est vrai ou pas, ce qu’il s’agit de penser de… ou pas. Du coup la justification devient explicative, l’explication suscite des doutes, et l’interprétation devient un concours de qui dira le mieux, le plus brillant, le plus sophistiqué… et comme l’interprétation est sans fin rien ne pourra l’arrêter.
5 QUELLES CONSÉQUENCES EN TIRER POUR LA THÉRAPIE ?
L’écoute indexicale1 est une manière de se garder des interprétations, cela vaut pour l’écoute du thérapeute mais aussi, par exemple, dans le travail de thérapie familiale ou de thérapie de couple, au cours duquel on peut aider les uns et les autres à s’écouter au lieu de « s’interpréter ».
Par ailleurs, à une mère qui se plaignait de ce que ses filles, malgré toutes les explications-justifications qu’elle leur avaient données pour répondre à leur questions et reproches à propos de l’abus sexuel commis sur elles par leur père, il a été proposé d’arrêter de se justifier, et de plutôt présenter ses excuses et ses regrets de n’avoir rien vu et rien compris à ce qui arrivait à ses filles. C’est ainsi qu’elle pourrait continuer à être la mère, l’adulte responsable :
« Je n’ai rien vu et je n’ai pas d’excuses »
… est une parole extrêmement soutenante pour les enfants et les enfants devenus adultes, une étape dans le rétablissement des responsabilité et de la culpabilité. Une fois cette étape passée et intégrée, les explications sont entendables en tant que telles parce qu’elle ne peuvent plus servir de justification.
De plus, à un niveau individuel, le même phénomène, de transformation des explications en justifications, peut se produire.
« J’ai été abandonné et donc aujourd’hui j’ai développé une dépendance affective.. J’ai eu une enfance malheureuse et donc aujourd’hui je me dis que je ne m‘en sortirai jamais, c’est normal… »
Tous les systèmes explicatifs peuvent se transformer en justification et ainsi interdire le changement. Or, une explication est une construction incapable de rendre compte de l’infinité des variables qui ont accompagné le développement d’un enfant. Elle est sujette à interprétation ( par le fait même qu’elle est censée rendre compte des véritables causes qui font que les choses sont comme elles sont aujourd’hui), et du coup la transformation en justification (normative et rigide) la prive de la souplesse que lui donne l’interprétation, hypothétique par nature. La justification par l’histoire du sujet l’immobilise dans une fidélité à ce qui est décrit comme conséquence inéluctable des éléments du vécu.
Par conséquent, ici aussi ne pas laisser l’explication se transformer en justification permet :
- de se responsabiliser par rapport à un changement : « je peux changer quelque chose à mes croyances négatives ».
- de nuancer et complexifier les explications
- d’ouvrir à des changements possibles en sortant du déterminisme.
6 COMMENT S’EN SORTIR ? de la pelote de fils ?
Peut être simplement en laissant à nos interlocuteurs(trices) le soin de nous dire quoi penser de ce qu’ils disent ou font ?
Aucune explication ne doit être transformée en justification
Toute interprétation doit être mise en doute
- Cf :Martine Nannini : Une approche centrée solution en thérapie. ED. ESF ↩︎

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