1 Changement et processus de changement
1.1 Percevons nous le changement ?
Le changement désigne à la fois un processus et un résultat.
Etrange histoire que nous raconte ce mot ! Pourquoi répond-t-il à cette double désignation ? Est-ce une imprécision ou l’indication d’une confusion qu’il faudrait dissoudre ?
Autant il est possible de faire le constat d’un changement, autant il est difficile d’être conscient des mouvements qui transforment une situation ou un comportement. Les seuls indicateurs sont les effets visibles de ce qui est en train de se passer. Sauf, bien entendu, dans le cas où il s’agit d’une changement volontaire comme : « je marche sur ce sentier et je vais tourner à droite pour rejoindre l’autre sentier ». Mais là encore, si je peux être conscient(e) de mon intention de changer de sens, est ce que je peux être conscient(e) des multiples micro changements musculaires, perceptifs, mentaux, neurologiques … qui vont permettre le changement de direction ?
Les processus de changement restent donc invisibles. Sont-ils trop subtils ou trop souterrains ? Sont-ils trop rapides ou trop lents ? La neige qui fond en tombant sur le sol est-elle encore de la neige ou déjà de l’eau ?
En fait, nous ne percevons que les résultats du changement parce que les processus de changement ne sont pas accessibles à notre conscience : ils sont invisibles pour nous parce que trop complexes. Leur complexité est liée au nombre infini de variables et d’interactions à l’oeuvre et, dans le champ psychologique, dans le caractère flou des concepts explicatifs et l’évidence difficulté à avoir une règle pour mesurer exactement ce que nous appelons sentiment, émotions…
Nous sommes obligés de penser et d’imaginer ces processus de changement parce que nous ne les percevons pas. Notre conscience ne peut pas les prendre dans son filet parce que, dés le moment où nous intervenons/pensons, nous élargissons le cercle des interactions et des informations. C’est un phénomène de régression infinie. Chaque cercle de conscience provoque un autre cercle de conscience qui provoque….
Nous construisons alors des explications-justifications a postériori pour tenir une ligne de cohérence. Mais ce ne sont que des tentatives pour sauvegarder la rationalité.
« Concevoir est un pis aller quand il n’est pas donné de percevoir, et le raisonnement est fait pour combler les vides de la perception ou pour en étendre la portée . »
1.2 Que dire des changements obtenus par les efforts ?
L’effort, lui, est visible : c’est une mobilisation volontaire de forces physiques, intellectuelles, morales en vue de résister ou pour vaincre une résistance. Il est la traduction, l’équivalent en termes mentaux, de la contraction musculaire, celle qui nous permet de résister à un obstacle, de persévérer…
Du coup, par le fait même qu’il marque cette lutte de résistance pour continuer à être, l’effort ne peut pas être un indicateur de changement mais il est au contraire un indicateur que le changement n’a pas eu lieu.
L’effort est une force de résolution et il peut bien entendu aboutir à un changement ; mais, ce changement n’aura pas la qualité de ce que l’approche systémique nomme un changement 2, c’est à dire un remaniement et une réorganisation qui augmente la complexité du système.
Si je fais des efforts pour ne pas fumer c’est parce que je suis encore dépendant(e), si je fais un effort pour courir c’est parce que je lutte contre la gravité et contre le vent… L’effort est donc le contraire du changement parce qu’il s’inscrit dans la continuité de ce qui le précède. « Je continue de lutter pour ne pas fumer… », voilà l’effort alors que : « je n’ai plus envie de fumer » , voilà le changement.
Tout changement qui change ( changement 2) est une rupture par rapport à ce qui précède
et une rupture dont on ne connait pas les ressorts.
2 Changement et continuité
Que percevons-nous ?
Si nous ne percevons pas les processus de changement mais seulement leurs effets, comment reconnaissons-nous qu’il s’agit bien de changements ? Ou encore qu’est-ce que le changement change ?
Nous percevons habituellement ce qui nous sort de l’ordinaire, de la continuité, donc ce que l’on appelle un évènement.
2.1 La notion d’évènement remarquable
Un événement remarquable est une rupture dans la continuité, en d’autres termes une discontinuité. S’il s’agit bien d’une rupture, alors elle ne peut pas s’inscrire dans la suite logique et causale linéaire de ce qui la précède.
« Je me suis réveillée un matin et l’envie de fumer était sortie de moi comme si elle avait été expulsée pendant mon sommeil… « ou « Je me suis vue en train de dire « non » à ma mère pour la première fois et je ne sais pas comment j’ai fait… » ».
Voilà des exemples de descriptions de «vrais» changements, de comportements décrits comme surprenants par la personne qui les vit.
La difficulté est donc d’articuler la continuité du flux et la discontinuité du changement, et la dimension théorique du problème consiste à se demander comment on peut intégrer cette idée
… 1/ en renonçant à expliquer ce qui arrive par des éléments antérieurs visibles déterministes et
….2/ en ne le considérant pas comme un miracle irrationnel.
Poser ces questions s‘oppose clairement aux tentatives habituelles d’explication du changement : « Je vais mieux parce que je fais ceci ou cela, J’ai arrêté de boire parce que je l’ai décidé, Je ne me mets plus en colère parce que j’ai compris pourquoi j’étais en colère… ».
Ce sont des tentatives de rationalisation qui n’ont d’autre but que d’esquiver les questions 1 et 2 (ci-dessus), pour sauvegarder une description cohérente de nos actions. Il est, en effet, difficile d’accepter de ne pas comprendre comment nos comportements changent.
Un changement pourrait donc être assimilé à un évènement et si l’on revient à la notion d’évènement comme discontinuité nous ne pourrons pas faire l’économie de la question suivante :
2.2 Comment remarquons-nous le remarquable?
C’est à dire à quelles conditions un fait se présente-t-il à nous comme événement. Existe-t-il des évènements en soi ou bien un événement est-il toujours relatif ? ( relatif est différent de subjectif, relatif signifie relié à…).
L’événement est une occurrence entre un contexte spatio-temporel et un observateur. C’est le sens de « relatif », c’est à dire de ce qui est en lien entre la personne et son contexte de vie. L’évènement va alors marquer un changement qui fait sens pour cette personne. C’est ce qui M’arrive.
Quel est le statut ontologique de « ce qui m’arrive » ?
C’est évidemment de l’ordre de l’accident et pas du nécessaire, sinon il y aurait continuité. Ce qui fait la caractéristique de l’événement c’est le fait que, pour garder cette qualité d’être remarquable, il doit être non nécessaire, c’est à dire non compris dans ma supposée nature. « J’ai été piquée par un insecte… »… « J’ai été emprisonnée injustement »… « J’ai été blessée »… « Je me suis surprise à… », l’événement est donc à la fois contingent et influent à des degrés divers.
L’un des philosophes qui a tenté de donner une explication de cette contradiction apparente entre évènement contingent et nécessité c’est G. W. Leibniz.
2.3 La surprise et l’information
Donc si l’évènement est ce qui m’arrive et me surprend sans que je puisse en lire la continuité avec ce qui le précède, alors il ne pourra pas être prévisible. C’est une surprise, c’est à dire un moment de suspens dans la continuité. La surprise n’est pas une émotion mais un trou, un espace vide dans l’homogénéité qui peut laisser place à l’inattendu.
En conséquence, on ne pas parler d’événement au futur, sauf dans le champ de l’imaginaire (s’attendre à…). L’évènement ne peut être défini que postérieurement, quand il est advenu, devenu réel et en ce sens relié. Relatif à …moi…
Gregory Bateson propose une définition de l’information : c’est, dit-il, « une différence qui fait une différence» , c’est à dire une différence qui n’en est une que pour quelqu’un ou pour un système particulier. Pour aller dans le même sens, il est clair qu’aucune information n’est une information en soi, elle n’est information que pour un tel ou un tel. C’est une rencontre entre un contexte, un système et un élément extérieur.
Ce pourrait être une autre définition d’un évènement remarquable et de sa relativité, un événement peut aussi être défini comme une information.
La métaphore du miracle (utilisée comme question projective en ACS) qui propose de se réveiller le matin, après qu’un miracle faisant disparaitre le problème s’est produit pendant le sommeil, et de décrire les différences qui indiquent l’amélioration, est une occasion de laisser surgir des événements. En tant qu’ils rompent avec le passé et avec les chaînes causales et qu’ils se constituent comme possibles actuels, ils correspondent à ce à quoi on peut s’attendre après un miracle. Ce qui arrive est ce qui était possible mais ne devient possible qu’une fois arrivé.
( Cf. le processus de la Question Miracle en Approche Centrée Solution).
Sur un fond de continuité, un événement m’arrive, qui introduit une discontinuité. Et du coup la question qui peut se poser est :
Qu’est ce qui ne change pas et qu’est ce qui change ?
3 Qu’est ce qui change et Qu’est ce qui ne change pas ?
Comment une chose peut-elle changer sans que son identité soit dissoute ?
Thomas à 2 ans, à 15 ans , à 45 ans, à 70 ans, est-il toujours Thomas?
De quoi est constituée sa permanence ? Qu’est ce qui reste invariant ? Deux visions du monde s’opposent par rapport a ce lien entre permanence et changement, celle de Parménide et celle d’Héraclite.
/// Selon Parménide :
« Tu ne pourras pas dire de l’être qu’il n’est pas et tu ne pourras pas du non être qu’il est »
L’univers de Parménide est un «univers bloc», dans lequel tout est là : passé, présent, futur ne sont que du présent. Du coup rien ne commence et rien ne finit, du coup rien ne change. C’est une pensée logique qui vide le vide et interdit le rien sous peine d’incohérence : si le rien est, alors il n’est pas rien… comment parler du vide sans le vider de lui même et alors ne le remplit-on pas ?
Et c’est une pensée qui semble donner à la logique et aux mots la puissance de dire la réalité mais qui interroge surtout notre manière de parler et de raisonner sur le monde.
/// Selon Héraclite
« Tout coule » Le monde est en mouvement et en transformation perpétuelle, il n’y a rien de figé.
Plus précisément, Héraclite est un penseur des antagonismes : tout coule à l’intérieur du lit du fleuve qui lui ne coule pas. Les contraires, en guerre permanente (sommeil et réveil, vie et mort), forment une unité dynamique qui produit le changement. Chaque instant nous fait devenir autre et un peu plus nous-même.
Il est peut-être difficile de choisir entre ces deux thèses parce que cela nous obligerait à chercher l’arbitrage de la réalité, de ce qui se passe réellement… Or, nous sommes des êtres situés, nous voyons le monde à partir de la position que nous occupons dans ce monde. et c’est notre position qui crée notre subjectivité ( et pas le contraire). Nous construisons une forme d’objectivité intersubjective, qui a toute sa valeur en tant que telle, mais ne peut pas nous dire grand chose sur ce que l’on appelle la réalité.
Nous sommes obligés, pour donner du sens aux situations, de distinguer les choses les unes des autres. W. Quine disait que nous avons inventé la notion d’objet pour pouvoir parler du monde et le « meubler ». Nous figeons les choses dans la parole en leur donnant des noms. Lionel Naccache évoque notre cinéma intérieur : il montre comment nous construisons un film à partir des images fixes que notre vision capture. Notre projecteur intérieur lie les images successives en un film continu.
La parole, comme la vision, comme la pensée, découpe, fige, et installe de la continuité. Nous parlons d’adulte, d’animaux, de tables, de chaise, tout en étant conscients que l’adulte a été un enfant, que l’animal est une généralité, que la table a été du bois….
Chacune de nos expériences est un perle que nous enfilons sur un fil qui va devenir un collier que nous appelons notre identité. Le collier n’est jamais terminé, même après notre mort nos descendants continuent à l’agrandir en y rajoutant leurs souvenirs. Ce travail perpétuel d’intégration des informations, des évènements, est ce que nous appelons notre identité, il crée la permanence.
Tout comme les systèmes dynamiques intègrent les informations qui lui arrivent et le déstabilisent en se réorganisant constamment, les personnes, les familles, les groupes, veillent à la permanence de leur identité en se réorganisant chaque fois que c’est nécessaire.
Peut-être tout change-t-il, mais nous inventons notre permanence et la permanence du monde pour pouvoir survivre à un suspens perpétuel. La certitude que le soleil se lèvera demain est une pure illusion, il n’y a aucune garantie réelle que ce sera bien le cas demain matin, mais nous faisons le pari que ce sera le cas. Vivre serait bien difficile si nous étions en doute constant concernant le monde et concernant le fait que la personne que je regarderai dans la glace demain sera la même que celle qui s’est regardée hier dans la même glace.
En ce sens l’introduction du calcul des probabilités, qui affaiblit nos certitudes, constitue un progrès incontestable et nous donne une leçon d’humilité dans notre compréhension du monde.
Nous sommes des êtres complexes recevant constamment des informations, en nous transformant pour réussir leur intégration, inconscients des processus à l’oeuvre dans ces transformations. La mémoire auto biographique est cette fonction mentale qui veille et travaille à garder la cohérence de notre identité.
Quand cette intégration des informations nouvelles a réussi
nous disons que nous avons changé.

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