1 L’explication de l’action par l’intention est-elle un mythe ?
Les thérapeutes se trouvent souvent démunis devant ces plaintes dans lesquelles les personnes aidées affirment en même temps vouloir quelque chose et ne pouvoir le faire. La tendance à questionner le cheminement de cette volonté affaiblie, à la renforcer et à la soutenir par des techniques de persuasion, par l’appel à la rationalité, sont des réponses courantes en thérapie et dans l’entourage des patients.
Ce constat de l’échec de la volonté et de la raison est fascinant pour tous les acteurs parce qu’il vient déstabiliser une représentation qui décrit l’action comme la résultante d’une intention soutenue par la volonté ou la détermination. Cette croyance dans le fait que notre organisation mentale est telle que l’intention précède l’action et que la volonté ou l’envie porteront l’intention jusqu’à l’action, préside à toutes sortes d’interventions et d’analyses des dysfonctionnements. L’attention se porte alors sur l’envie, comme source du problème, sur la manière de la renforcer, de la consolider… Et il faut bien constater que cela ne fonctionne pas très bien. On voit là se croiser plusieurs notions : l’envie, l’intention, la volonté, trois instances censées précéder l’action.
En philosophie on appelle Akrasia ce fonctionnement particulier de conflit
entre la volonté et l’action
2 L’INTENTION est-elle la cause de nos actions ?
Dans son aspect phénoménal, dans son mode de présentation, la relation entre l’intention et l’action apparaît comme une relation causale ; ce qui se traduit dans le sens commun et la psychologie populaire, par la croyance que l’intention précède l’action, cette consécution étant alors assimilée à une causalité. Il s’agit d’un point de vue descriptif, repris tel quel par le récit fait à la première personne : « Je suis venue parce que je voulais te voir ».
Ce récit, qui est en général de forme narrative, présuppose une succession d’évènements mentaux et physiques et un principe de causalité. La forme du récit étant par ailleurs caractéristique de notre relation générale au monde car il n’y a pas de connexion possible au monde sans un ordonnancement en forme de conte. La narration est notre forme habituelle, soulageante, de réponse au chaos et au désordre du monde.
En philosophie, dans les théories de l’action, la « métaphore du voyage » correspond à cette façon de décrire le lien entre l’intention et l’action, comme une ligne temporelle chronologiquement bien marquée avec, au début l’intention, et à l’arrivée en conséquence, l’action.
Le mythe du voyage est la métaphore la plus commune pour décrie le lien entre intention et action dans le sens commun
2 Comment expliquer l’échec de nos intentions ?
« Je veux m’arrêter de fumer mais je n’y arrive pas.»
Du coup, si avoir une intention ne produit pas automatiquement l’action correspondante, de quoi parle-t-on quand on dit que l’intention cause l’action?
Comprendre quelles sont les intentions d’une personne en observant son comportement relève d’un jeu de devinettes. Seule la personne qui agit peut rendre compte de ses intentions si on lui pose la question.
« Pourquoi vous êtes-vous assis devant votre téléviseur ? » …pour regarder la télévision, pour tester son fauteuil, pour avoir la paix, pour s’endormir (la télévision est un bon somnifère !) ? Souvent la personne ne connait ses intentions que parce qu’on lui pose la question.
C’est ainsi d’ailleurs, que Elisabeth Anscombe définit une action intentionnelle
« Si vous voulez dire quelque chose d’à peu près exact sur les intentions de quelqu’un, une bonne manière d’y arriver sera d’indiquer ce qu’il a effectivement fait ou est en train de faire. En effet, quoi qu’il ait l’intention de faire par ailleurs, ou quelles que soient ses intentions en faisant ce qu’il fait, la plupart des choses dont vous diriez d’emblée qu’il les a faites sont des choses qu’il avait l’intention de faire.»
Ce qui reviendrait à dire que l’intention se jouerait dans l’après coup et non pas dans le temps précédent l’action ?
4 Cause ou Raison ?
Il n’y aurait donc pas de connexion logique et causale entre l’intention et l’action ? Et si l’on pousse encore cette question on pourrait la transformer en celle ci : peut-il y avoir un lien causal entre un état mental et un évènement ?
Ce qu’on appelle cause mentale est en fait une description des raisons qui ont motivé l’action. Mais sachant que ces raisons sont interchangeables, opaques pour l’agent la plupart du temps, et n’apparaissent clairement que quand la question est posée dans l’après coup, on peut avoir quelques scrupules à les appeler «causes» de l’action. Les causes mentales sont en fait des raisons. Elles ne peuvent pas être assimilées à ce que l’on appelle cause en physique parce qu’elles sont interchangeables. Mes explications concernant les motifs de mon comportement peuvent changer et varier dans le temps et par rapport au contexte de leur énonciation. On pourrait alors attribuer à une fonction de l’inconscient le sens caché de nos actions. Mais cette hypothèse ne fait que repousser la question un peu plus loin puisque l’inconscient étant inconscient on peut bien lui attribuer n’importe quoi. Et que cela ne donne pas plus de réponse à la question des liens entre mental et évènement physique. Du coup nous ne pouvons que constater que :
Ainsi l’intention ne peut pas être la cause d’une action, elle l’accompagne dans une spirale de régulation réciproque.
5 Intention et Prédiction
L’intention est-elle simplement un schéma d’action ?
Des philosophes comme Pierre Livet dénoncent ce type de raisonnement causal et le fait que :
« L’illusion dans laquelle nous tombons sans cesse, et qui est due en partie au rôle nécessaire du langage, c’est de concevoir l’intention comme ce qui détermine l’action. En fait la plupart du temps, c’est au cours de l’action que nous déterminons l’intention.»
Pierre Livet parle d’une spirale de l’action dans laquelle le processus de liaison entre intention et action est toujours au travail et en redéfinition. Comme si le régime de l’activité mentale ou physique redéfinissait sans cesse la manière dont nous parlons de nos intentions et dessinait ainsi une spirale continue entre action et intention. L’action corrige l’intention et l’intention se reconnait dans l’action…
Et pourtant notre cerveau résiste encore à se rendre à ce raisonnement. Toute notre expérience est construite sur l’idée que l’intention et la volonté président à nos comportements, et qu’il y a un sentiment d’antériorité entre les intentions que nous formons et les actes que nous posons ensuite. Cela tient peut être au fait qu’il y a une composante prédictive dans l’intention.
Avoir une intention c’est se relier à un schéma d’action. Nous avons intégré ces schémas par apprentissage mais ils restent des schémas , c’est à dire des structures générales s’appliquant à plusieurs types d’action possible.
« je vais construire ma maison » est un schéma de ce type tout autant que « je crois que je vais échouer… ». Ce sont des règles d’action qui vont se réajuster au fur et à mesure du déroulement de cette même action, mais qui s’appuient sur des modèles généraux intégrés au fur et à mesure de nos apprentissages et expériences. L’intention est ainsi une mise en route de nos schémas d’action. Il est facile alors de comprendre comment ces schémas généraux se réajustent sans cesse au fur et à mesure de l’avancée de l’activité. L’intention est alors la visualisation maintenant d’un schéma d’action à venir.
En fait, la personne ne parle jamais du futur, elle ne parle que de l’état présent dans lequel elle est quand elle pense au futur. « J’ai l’intention de venir te voir demain » décrit une idée qui est présente dans mon esprit au moment où je l’énonce et qui est liée à ce moment là à un motif. Parfois ce motif m’apparait clairement ( « j’ai quelque chose à te dire » par exemple) et parfois il n’est pas si clair ( « je ne sais pas pourquoi mais j’en ai envie »). Le modèle d’action est ici représenté par le schéma intégré de la manière de se rendre chez la personne et de conduire ce type d’action en général. Une fois arrivé chez la personne l’intention peut apparaitre comme différente de celle imaginée au départ. Elle s’est transformée au cours de l’action.
L’intention est donc un processus de projection, une lise en mouvement mentale, et non pas un processus causal. Au delà du contenu même de l’intention, ce qui importe est le processus projectif, la mise en mouvement. Ce que l’on peut noter ici de particulier c’est que c’est dans son actualisation que l’action fait apparaître l’intention, et que c’est en tant que projection dans l’action que l’intention prend du sens, chacune configurant l’autre au fur et à mesure de leur avancée en précision.
Entre intention et action il n’y a donc pas une ligne droite mais une spirale
6 L’intention est-elle une projection ?
La projection, est déjà une mise en action, virtuelle certes, le mouvement déclenchant le mouvement. Ce processus nous entraîne alors loin du schéma naïf de la métaphore du voyage. (En philosophie, on appelle Métaphore du voyage la croyance du rôle causal de l’intention par rapport à l’action). On ne comptera donc pas trop sur l’intention pour déclencher l’action mais plutôt sur la mise en action, virtuelle ou pas, pour éclairer et créer l’intention. En thérapie c’est le travail des questions projectives qui remplira cette fonction.
Ce long préambule pourrait peut-être éclairer ce qui est en jeu dans l’utilisation des questions projectives en Approche Centrée Solution.
Loin d’être des tentatives de programmation d’un parcours volontariste ciblant un objectif défini, ces questions sont destinées à une mise en activité,
selon le principe qui dit que le changement produit le changement et que le changement ne peut pas être le résultat d’une volonté de changement seulement. En hypnose (à la façon de François Roustang en tout cas), comme en Approche Centrée Solution c’est le mouvement qui est recherché, la remise en marche d’un système bloqué.
L’intention est une visualisation qui s’ajuste à l’action
7 En pratique
Alors, si le lien entre intention et action est plus clair, nous éviterons sans doute de demander des comptes aux personnes accompagnées à propos de la réalisation de leurs intentions, et peut être les aidera t-on à ne pas se demander si elles ont bien fait ce qu’elles avaient programmé de faire. À la place il serait peut être plus pertinent de leur demander ce qui va mieux et comment cet aller mieux crée un changement pour leur permettre de voir cette boucle rétroactive allant de l’action à l’intention et de l’intention à l’action.
Bien entendu, en conséquence de ce qui a été dit plus haut, nous éviterons autant que possible toute tentative de passer trop de temps à comprendre les raisons de l’arrêt de l’envie ou du désir, parce que ces questionnements ne feraient alors que mettre en avant un arsenal de raisons négatives (mauvaises intentions !) ratifiant fort efficacement le fait que ça ne marche pas.

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